Lettre de Tom
Le Dr Tom Perry a servi dans le 174e bataillon médical de la troisième armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est entré dans le camp de concentration de Buchenwald neuf jours après sa libération. Dans cette lettre détaillée adressée à sa femme, le Dr Perry décrit ce dont il a été témoin au camp comme « trop horrible pour être vu par un être humain digne de ce nom ». Le Dr Perry a vécu à Vancouver et a été professeur à l'UBC de 1962 jusqu'à sa mort en 1991.
Don de Claire Perry au Vancouver Holocaust Education Centre. 94.08.0011
Transcription
[Traduit de l'original anglais.]
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Quelque part en Allemagne, le 20 avril 1945
Ma chère Claire :
Je souhaite t'écrire ce soir à propos de l'une des expériences les plus bouleversantes que j'aie jamais vécues, ainsi que de la chose la plus horrible que j'aie jamais vue. C'est quelque chose qui a renforcé mes convictions antifascistes plus fermement que tout ce que j'ai jamais vu, entendu ou lu auparavant.
J'ai réussi à me faire déposer en échange d'un pourboire à un camp de concentration allemand récemment libéré. C'était le camp de concentration de Buchenwald, près de Weimar, dans le centre de l'Allemagne. Je vais essayer de noter les choses que j'ai vues pendant que j'en ai encore un souvenir précis. Je ne le fais pas dans l'idée de te faire plaisir, car ce que j'y ai vu était vraiment trop horrible pour être vu par un être humain qui se respecte. Je le fais en pensant qu'en tant qu'épouse, tu souhaites partager avec moi mes expériences les plus horribles comme les plus agréables. Je le fais aussi parce que je pense que le reste de la famille et nos amis doivent savoir, grâce à des témoignages personnels, quelles atrocités les nazis ont commises et quelle terrible menace ils ont représentée pour les peuples du monde entier. Je crois que je peux parler de cet endroit sans enfreindre les règles de la censure. Des journalistes ont visité les lieux et je ne serais pas surpris que l'endroit reçoive une certaine visibilité dans les semaines à venir. Le général Patton a indiqué qu'il souhaitait que le plus grand nombre possible de ses troupes puissent voir cet endroit.
Le camp de Buchenwald est situé dans une forêt de hêtres dense, sur une haute colline à quelques kilomètres de la grande ville de Weimar, berceau de la République de Weimar. Il semble mesurer environ un demi-mille par un quart de mille. Il est entouré d'une haute clôture de fils barbelés chargée d'électricité afin que quiconque tenterait de la franchir soit immédiatement électrocuté. À l'extérieur de la clôture de fils barbelés se dressent de sinistres forts en rondins de bois, avec des mitrailleuses saillantes pointées dans toutes les directions du camp À l'intérieur de la clôture se trouvent des dizaines de longues baraques basses en bois, sans fenêtre.
Avant d'arriver au portail, nous avons croisé de nombreux prisonniers libérés qui erraient dans les environs, l'air hébété, essayant de comprendre le sens de leur nouvelle liberté. Il y a neuf jours, les nazis prévoyaient d'assassiner tous les prisonniers du camp lorsque nos troupes de la 3e Armée sont intervenues et ont sauvé plus de 20 000 prisonniers. Un policier militaire nous a fait signe et nous a montré un vieux squelette vivant gisant dans l'herbe au bord de la route. C'était un prisonnier trop faible et trop malade pour monter la colline jusqu'au camp. Nous lui avons fait de la place et l'avons aidé à monter dans notre véhicule. Je lui ai parlé en allemand pendant que nous nous rendions au camp. Il était Hongrois, âgé de seulement 49 ans, bien qu'il paraissait en avoir au moins 75. Il avait été professeur d'économie à Budapest. Il n'est plus qu'une épave de peau et d'os, et vit ses dernières semaines. Il nous a montré un grand trou dans sa bouche. Les nazis lui avaient arraché les dents pour récupérer l'or qu'elles contenaient. Puis il a craqué et s'est mis à pleurer de manière incontrôlable.
À l'entrée du camp (portails en fer forgé sous une grande tour rustique en rondins surmontée de mitrailleuses), j'ai remis cet homme à un comité de prisonniers libérés qui dirigeait l'endroit, sous le commandement d'un officier américain. J'ai alors demandé un guide
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parlant anglais.
Après quelques minutes, un jeune Hollandais très sympathique s'est présenté pour nous servir de guide à Buchenwald. Il avait été professeur adjoint de biologie à l'Université d'Amsterdam avant la guerre; il avait été arrêté par les nazis parce qu'il appartenait à une société patriotique néerlandaise illégale. Il avait passé les quatre dernières années et demie de sa vie à Buchenwald et connaissait parfaitement l'endroit. Il avait été relativement bien traité et avait pu rester en bonne santé. Il avait été fiancé à une Hollandaise au début de la guerre. Un an ou deux après son incarcération, il a reçu une très rare lettre de sa part lui annonçant qu'elle rompait leurs fiançailles Juste avant que les Américains ne libèrent le camp, un ordre avait été émis pour son exécution immédiate, car il en savait trop sur l'endroit. Il n'a pu s'échapper qu'en volant les vêtements d'un prisonnier français mort, en se rasant les cheveux et en prétendant être un prisonnier français.
Nous sommes entrés dans le camp au milieu d'une foule de prisonniers libérés qui allaient et venaient, de soldats et d'officiers américains, de correspondants de guerre, etc. Nous sommes arrivés dans une grande cour remplie d'êtres humains désespérés venus des quatre coins de l'Europe. Des milliers et des milliers de visages émaciés traînant des lambeaux de vêtements sur des jambes grêles. Des visages jaunâtres et creux. Des personnes boitant à cause de la névrite périphérique avancée due à une malnutrition prolongée. La plupart portaient de petits badges rouges triangulaires. (Je t'envoie en souvenir le badge de notre guide.) Les badges rouges signifiaient prisonniers de guerre ou prisonniers politiques, et 90 % des détenus en portaient. Une lettre noire était inscrite sur chaque badge. R pour russe, F pour français, N pour néerlandais, T pour tchèque, J pour juif, P pour polonais. Quelques-uns portaient des triangles violets; on disait qu'ils étaient des fanatiques religieux ou des objecteurs de conscience. Quelques autres portaient des badges roses. Il s'agissait de criminels allemands ordinaires, pour la plupart homosexuels ou meurtriers. Au-dessus des baraques, les drapeaux hissés par les hommes libérés flottaient dans la lumière éclatante du soleil d'avril. Le drapeau américain. De nombreux bâtiments arborent la faucille et le marteau. Il y avait aussi plusieurs drapeaux tchécoslovaques et français.
Notre guide nous a d'abord montré deux types différents d'appareils de torture installés dans la grande cour. Un chevalet auquel les prisonniers étaient attachés, le visage tourné vers le bas, et souvent battus à mort. Et une croix à laquelle les prisonniers récalcitrants étaient suspendus par les mains, les pieds à quelques centimètres du sol. Nous sommes ensuite allés dans un bâtiment qui servait à la fois de chambre d'exécution et d'incinérateur. Il y avait de grands trous dans le plâtre des murs d'où les prisonniers avaient récemment arraché les crochets tant détestés auxquels les hommes étaient pendus jusqu'à ce que mort s'ensuive. Il y avait là huit grands fours. Plusieurs d'entre eux contenaient encore des squelettes partiellement brûlés, incinérés il y a dix jours alors qu'ils étaient encore en vie!
Nous avons ensuite appris que la capacité normale du camp était de 50 000 prisonniers. Il y en a maintenant environ 20 000 qui y vivent encore et, malgré une alimentation adéquate et des soins médicaux, ils meurent au rythme de 50 par jour des suites d'une longue privation de nourriture, de maladies et de tortures.
Nous sommes sortis et là, à même le sol,
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au milieu des gens qui se pressaient, gisait un tas d'une vingtaine de corps. Des personnes qui venaient de mourir et que personne n'avait eu le temps d'identifier ou d'enterrer. Les cadavres les plus épouvantables que je n'avais jamais vus. Peau flasque, jaune grisâtre, os saillants, jambes gonflées par l'œdème de la famine. Près d'eux, mais un peu à l'écart, gisaient deux corps bleus, de jeunes hommes gras aux traits bestiaux, bleus et cyanosés. Il s'agissait de deux gardes SS du camp qui avaient été arrêtés la veille à Weimar alors qu'ils étaient habillés en civil. Ils avaient été reconnus par leurs anciens prisonniers et arrêtés. Ils s'étaient pendus pendant la nuit. Un Russe tout tordu s'est approché d'eux et leur a craché dessus. J'ai eu envie de vomir.
Nous avons continué notre chemin et pris connaissance de la vie des prisonniers. Que mangeaient-ils? Voici ce que m'a raconté notre guide, puis un médecin belge. Pendant toutes ces années, la ration d'un homme était un sixième de miche de pain (200 grammes) par jour, plus un litre de soupe de navets ou de pommes de terre par jour, plus un demi-litre de succédané de café par jour. Une fois par semaine, chaque homme recevait 50 grammes de saucisses, 10 grammes de margarine et une cuillerée de marmelade. Il n'y avait pas d'autre nourriture à part quelques paquets de la Croix-Rouge autorisés à entrer. Et le médecin belge m'a dit plus tard que ces colis ont littéralement fait la différence entre la vie et la mort pour des milliers de prisonniers qui ont survécu jusqu'à leur libération. À quoi ressemblait une journée typique à Buchenwald? Appel hiver comme été à 4 heures du matin. Travail de 6 h à midi, et de 12 h 30 à 17 h en hiver et 18 h en été. Puis, appel à la fin du travail, souvent jusqu'à 22 heures. Les prisonniers travaillaient dans des fermes autour du camp, dans une carrière où des centaines de personnes sont mortes d'épuisement physique, dans une usine de fabrication de fusils et dans une usine de fabrication de pièces pour les bombes volantes V-1.
Nous avons continué notre visite en découvrant plusieurs quartiers typiques. En chemin, j'ai pris beaucoup de photos des prisonniers (et des choses horribles que j'ai décrites plus haut). Et j'ai donné toutes les cigarettes, le savon et le chocolat que j'avais sur moi aux prisonniers affamés. Quand ils te voyaient donner quelque chose à un homme, ils accouraient et se bousculaient de toutes parts comme des animaux sauvages, un regard d'extase le plus total dans les yeux quand tu leur tendais une cigarette. Certains gisaient sur le sol, trop faibles pour se relever, et suppliaient d'une voix aiguë et brisée : « Shokolade, Kamerad, Shokolate! Zucker, Kamerad! » En chemin, notre guide néerlandais m'a appris que de nombreux « bolcheviks » allemands avaient été emprisonnés ici, ainsi que des ressortissants de pays envahis par les nazis. Il y avait eu quelques aviateurs britanniques et américains. Au moins la moitié d'entre eux avaient été fusillés ici pour le « crime » d'avoir bombardé des villes allemandes. J'ai demandé à qui on réservait le pire traitement et notre guide nous a répondu que les Juifs étaient de loin les plus mal traités, suivis des prisonniers de guerre russes.
Nous avons traversé plusieurs des baraques. Elles n'avaient pas de fenêtres, étaient sombres et emplies d'une odeur de mort et d'excréments humains si écœurante qu'elle vous donnait la nausée. Chaque mur comportait trois étagères. Ces étagères s'étendaient sur environ huit pieds du couloir au mur et étaient séparées par des cloisons tous les six pieds. Dans chacune de ces sections de six pieds vivaient six hommes. Pas de literie, pas de paille, pas de couvertures. Il y avait des excréments partout, car presque tous les prisonniers avaient et ont encore la dysenterie.
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Puis notre visite nous a conduits à l'hôpital « expérimental ». C'est là que des médecins nazis pervers ont mené des expériences sur des êtres humains vivants contre leur gré. Ils ont surtout transmis le typhus aux patients afin de développer leur propre vaccin contre la maladie. Des centaines de personnes seraient mortes de ce typhus produit artificiellement. Les opérations pratiquées auraient été principalement de nouveaux types d'interventions chirurgicales sur l'estomac. Les laboratoires de cet hôpital étaient magnifiquement équipés. Les meilleurs instruments, réfrigérateurs, flacons, milieux de culture, tous d'une propreté irréprochable. Et contrastant de manière incongrue avec la misère du reste du camp. Il y avait un petit musée pathologique, rempli de spécimens pathologiques provenant de l'autopsie des victimes des expériences. Il y avait plusieurs masques mortuaires d'anciens prisonniers. Je les ai examinés. L'inscription sur l'un d'eux disait : « Juif polonais, 38 ans » Une autre disait : « Aryen de Breslau, marié à une Juive, 52 ans ». Un autre masque était celui d'un Noir, dont un prisonnier qui l'avait connu disait qu'il était un ancien érudit africain noir qui avait parcouru le monde entier. Il y avait ensuite des collections de peaux humaines portant des tatouages artistiques. Notre guide a expliqué que ce passe-temps avait été encouragé par l'épouse arrogante du commandant de camp brutal. Elle assistait aux inspections des prisonniers visant à détecter la présence de poux. Ils étaient alors nus. Chaque fois qu'elle voyait un joli tatouage, elle notait le numéro du prisonnier. Il était tué peu après, puis sa peau était prélevée pour servir de pièce à conviction lors des futurs procès de criminels de guerre. Pour preuve, notre guide a sorti de sa poche une partie tannée de 7,5 cm sur 7,5 cm d'un torse humain portant un tatouage magnifique et complexe. Il l'avait volé au musée.
Il y a encore tant de choses à raconter, mais il est très tard et je dois conclure. Nous avons ensuite visité les chenils où les gardes SS gardaient 45 gros chiens féroces spécialement dressés pour traquer les prisonniers évadés et les mettre en pièces. Ils l'ont fait à de nombreuses reprises. Puis nous avons visité un immense manège couvert construit pour le commandant. C'est là, il y a quelques années, que 7 000 prisonniers de guerre ont été fusillés en quelques jours, alors que le camp débordait. Puis retour à la carrière de roche, pour voir d'énormes wagonnets de chemin de fer minier que les prisonniers devaient tirer à la main sur une longue pente raide.
Enfin, nous avons visité l'hôpital situé à l'extérieur du camp qui était utilisé pour les gardes SS. Durant les derniers jours, les prisonniers s'en sont emparés et y ont organisé leur propre hôpital. Il accueille plusieurs centaines de prisonniers parmi les plus malades. J'y ai rencontré un très bon médecin belge, formé à l'Université de Montréal. Il avait été appelé à servir dans l'armée belge en 1939, puis capturé par les Allemands en 1940. Il s'était échappé et avait fui en France, où il avait mené des opérations de sabotage contre les nazis Il avait été recapturé en 1943, emprisonné pendant un an à Paris, puis transféré à Buchenwald. Ici, il a été ouvrier agricole pendant six mois, puis a travaillé dans l'usine de V-1. II affirme fièrement avoir saboté plus d'une bombe V destinée à frapper Londres. Il m'a expliqué qu'une grande partie des prisonniers étaient atteints de tuberculose, que beaucoup souffraient de béribéri et d'autres maladies graves liées à des carences en vitamines, de névrite périphérique, de typhus et de nombreuses infections cutanées chroniques. Je l'ai accompagné pendant les visites et j'ai vu des choses que je n'avais jamais vues auparavant. Des corps plus minces et plus décharnés que les derniers stades de la carcinose, mais toujours en vie. Tous incontinents. un homme venait tout juste de mourir dans son lit. Un garçon de 16 ans pesait 18 kg, souffrait d'une tuberculose avancée et présentait une pigmentation profonde
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due à la maladie d'Addison concomitante, du moins c'est ce que je supposais. La plupart étaient complètement épuisés mentalement et physiquement, et on voyait clairement qu'ils se fichaient complètement de vivre ou de mourir.
Mais je dois ajouter qu'il y a beaucoup de prisonniers, aussi maigres et malades soient-ils, qui sont encore remplis d'espoir. Ils nous acclament et saluent de la main partout où nous allons. Un groupe de Français s'est rassemblé autour d'un major de Louisiane qui parle couramment le français de la Nouvelle-Orléans. J'ai eu une bonne discussion avec trois jeunes Russes de Gorki, qui ont hâte de réintégrer l'Armée rouge. Nous nous sommes quittés en nous criant « Dosvedanya! ».
J'ai demandé à notre ami hollandais, alors que je prenais sa photo et lui serrais la main en guise d'au revoir, ce qu'il pensait des Allemands après quatre ans et demi à Buchenwald. Pensait-il qu'ils devaient tous être exterminés? Il a précisé que les SS et les principaux dirigeants nazis devraient certainement être tués. Mais à quoi bon se venger maintenant de tout le peuple allemand. Il ne voulait pas que nous nous abaissions à leur niveau. Je lui ai demandé s'il pensait que le peuple allemand dans son ensemble connaissait et approuvait les actes des nazis. Il a dit être sûr que certains savaient. Il avait travaillé dans les kommandos de travail forcé à Weimar pendant plusieurs mois et disait que tous les habitants de cette ville savaient parfaitement ce qui se passait dans la sombre forêt de Buchenwald, qu'ils approuvaient et qu'ils maltraitaient les prisonniers qui travaillaient dans leur ville. Y avait-il de bons Allemands? Oui, il en restait quelques-uns parmi les prisonniers de Buchenwald.
C'est ce que j'ai vu aujourd'hui. La pure vérité, dénuée de toute exagération. Il y avait bien plus que cela, mais les mots me manquent. Il faut voir et sentir pour réaliser toute l'horreur du camp. Et Claire, je ne voudrais pas que tu en saches plus que ce que cette lettre t'apprend.
Pour ce qui est de mes sentiments : Ce soir, je ressens un profond dégoût pour les nazis allemands, pour leur peuple qui leur a permis de faire cela, et pour les personnes qui, où qu'elles soient, imitent ces nazis. Je suis stupéfait que des personnes vivant dans un endroit aussi beau que cette partie de l'Allemagne puissent faire des choses aussi viles et immondes à leurs semblables. Et je suis effaré de voir à quel point les hommes peuvent être ainsi dénaturés en une dizaine d'années par la doctrine pernicieuse du fascisme. Je suis immensément heureux de faire partie de la force qui écrase le nazisme, non par des méthodes parlementaires et des discours virulents, mais par le feu et la foudre. Et je suis déterminé à lutter avec acharnement pour empêcher qu'une telle malédiction ne se répande à nouveau sur cette terre.









